La savanne africaine de Java
Un climat et une écologie particuliers
Le parc national de Bukit Baluran se situe à Situbundo au nord-est de l'île de Java. Il s'étend sur une aire de 250 km² avec le mont Baluran qui culmine en son centre à une altitude de 1247 mètres. Il se compose principalement d'une savane qui ressemble aux savanes africaines. Cet écosystème unique dans cette partie de l'Asie équatoriale lui donne toute sa particularité. Le climat de la région se caractérise par une longue saison sèche qui s'étend de mars à novembre suivie par une saison des pluies qu se limite à quelques mois. Le taux de précipitation annuelle s'élève approximativement à 1650 mm. Mais, la plupart de ce volume se concentre entre décembre et février. La moyenne annuelle de température oscille entre 25 et 30°C. Plusieurs raisons expliquent ce climat sec. Tout d'abord, le complexe volcanique élevé de Raung-Ijen situé plus à l'ouest absorbe toutes les pluies qu'apportent les vents chargés d'humidité provenant de l'océan Indien. Il agit comme un écran derrière lequel les régions ne bénéficient que de restes. Une autre raison tient au fait que cette partie de Java se trouve exposée aux vents continentaux secs qui soufflent d'Australie de mai à septembre. Aussi, les températures élevées favorisent une forte évapotranspiration, asséchant rapidement les sols.
La région du parc national de Bukit Baluran se divise en quatre types d'écosystèmes bien distincts. Il y a tout d'abord une vaste savane similaire à une savane africaine. Ce type d'environnement est tout à fait inattendu dans cette région équatoriale. On y trouve aussi une forêt décidue de mousson, quelques poches de forêts tropicales au pied du mont Baluran et des mangroves sur la côte.
L'écosystème de savanne
Cet écosystème s'étend sur 40 % du parc. Il est influencé par différents facteurs dont une longue saison sèche, une importante évaporation du sol et des pluies peu abondantes durant la saison humide. Il se compose d'herbes hautes telles que Heteropogon contortus et Themeda triandra, et d'arbres résistant à la sécheresse dont Ziziphus mauritiana, Borassus flabellifer et Wrightia javanica. Il faut aussi noter la présence d'Acacia nilotica, espèce invasive qui prend de plus en plus de place. Cet écosystème est également façonné par des incendies durant la saison sèche. Ces feux peuvent survenir naturellement ou être une conséquence de l'activité humaine. Enfin, cet écosystème se maintient grâce à une longue période de sécheresse et à des incendies intermittents.
La forêt décidue de mousson
Cet écosystème se caractérise par des arbres caducs qui perdent leurs feuilles durant la saison sèche afin d'éviter des pertes en eau. Il se compose d'espèces telles que Tectona grandis, Diospyros sp., Tamarindus indica et Azadirachta indica. Leur feuillage repousse rapidement dès les premières pluies. Ces espèces peuvent alors commencer leur cycle saisonnier. Les fleurs éclosent et les insectes reviennent, attirés par leur parfum et leur nectar. La pollinisation peut alors suivre son cours. La quantité de litière qui se dépose durant la saison sèche permet un retour de la matière organique dans les sols et peut aussi alimenter des feux de forêt. Ces forêts décidues de mousson forment des zones tampons entre la savane et les forêts tropicales.
La forêt tropicale
Cet écosystème de forêt tropicale humide forme plusieurs poches dans les vallons humides au pied du mont Baluran. Il dépend d'un sol bien drainé, relativement profond, dont la disposition permet une accumulation d'eau souterraine qui puisse tenir toute l'année. Ces sites bénéficient d'un apport régulier de pluies orographiques durant la saison humide, dues à l'élévation du mont Baluran. Ils doivent également se situer dans des zones géographiquement protégées des vents secs d'Australie. Cet écosystème de forêts équatoriales humides se caractérise par des espèces de Pterospermum, Ficus, Dysoxylum, Syzygium et Sterculia.
La mangrove
Une zone de mangrove prospère également sur la côte, entre la savane et la mer. Cet écosystème bénéficie d'un apport en sédiments provenant des terres durant la période de mousson. La saison des pluies augmente la proportion d'eau fraîche tandis que la saison sèche augmente sa salinité. La survie de cette mangrove se situe entre ces différentes variations. Toutefois, l'adaptation particulière au milieu salin et alcalin des espèces qui la composent la met à l'abri de l'influence du microclimat de cette partie de Java. Elle se caractérise par des espèces telles que Rhizophora, Avicennia et Bruguiera. On y retrouve des macaques, des guêpiers (Meropidae), des butors, des hérons, des crabes et des gobies (Oxudercinae). Sur la plage avoisinante poussent quelques Barringtonia asiatica, Pandanus et Calophyllum inophyllum.
Ziziphus mauritiana
La zone de savane est dominée par Ziziphus mauritiana de la famille des Rhamnaceae. Le genre Ziziphus possède une vaste aire géographique partant des plaines d'Afrique de l'Ouest jusqu'en Asie du Sud-Est en passant par le Proche-Orient et l'Inde. Il pousse sur les basses terres situées à moins de 400 mètres d'altitude. Ces espèces se sont adaptées à des climats secs et peuvent tolérer de longues périodes sans pluie. Dans les plaines de l'Asie équatoriale, le genre Ziziphus ne prospère que lorsque des conditions particulières ne permettent plus aux traditionnelles forêts de diptérocarpacées de s'installer. Il tient alors un rôle de plante pionnière dans un écosystème de savanes et aussi de plante nourricière pour de nombreuses espèces animales.
Ziziphus mauritiana peut pousser jusqu'à une dizaine de mètres de haut. Il se caractérise par des branches en zigzag et des épines à chaque nœud. Ses branches au feuillage permanent, bien que peu dense, retombent comme des parasols. Il s'adapte à la sécheresse grâce à un système de racines pivotantes qui lui permet de puiser l'eau en profondeur durant les épisodes de sécheresse.
Ses petites fleurs jaunes ou vertes sont arrangées en cymes axillaires. Elles sont hermaphrodites et protandres. Leurs anthères apparaissent et produisent leur pollen avant que les stigmates ne deviennent récepteurs. Cette stratégie permet de réduire l'autopollinisation. Celle-ci est entièrement assurée par des insectes du genre abeilles, guêpes ou des diptères.
Ziziphus mauritiana est apprécié et parfois cultivé pour ses abondants fruits comestibles. Un seul pied de trois mètres de haut peut produire des milliers de fruits, ce qui en fait une espèce centrale dans cet écosystème caractérisé par la sécheresse. Ces fruits sont des drupes juteuses, jaunes ou rouges à maturité selon les cultivars. Ils renferment un endocarpe lignifé dur qui protège une ou deux graines. Son abondance de fruits nourrit un grand nombre d'espèces d'oiseaux et de mammifères. Ses graines sont ainsi dispersées par des espèces telles que le cerf de Java (Rusa timorensis), le macaque à longue queue (Macaca fascicularis), des civettes, des pigeons verts (Treron), des bulbuls (Pycnonotidae) et des étourneaux (Sturnidae).
L'invasion de l'acacia
Dans certaines parties de la savane, Ziziphus mauritiana et les plantes qui lui sont associées reculent sous la pression d'Acacia nilotica. L'origine de sa présence dans la région de Bukit Baluran n'est pas très claire. Elle aurait pu être introduite comme plante à fourrage ou s'être échappée de villages avoisinants. Toujours est-il que cette espèce invasive est en train de complètement changer la structure de cette savane. La densité d'herbe en comparaison aux arbres diminue et des forêts d'acacia commencent à dominer. Acacia nilotica est très compétitive face à Ziziphus mauritiana. Cette Fabaceae peut fixer l'azote atmosphérique sous une forme utilisable, ce qui lui offre un premier avantage certain sur un sol pauvre en nutriments. Elle produit de nombreuses graines et peut croître et atteindre sa maturité très rapidement, ce qui lui permet de coloniser de larges espaces en quelques générations seulement. Ziziphus mauritiana est très bien adaptée à son milieu. Toutefois, elle ne peut pas physiologiquement lutter contre Acacia nilotica pour l'accès à l'eau et à la lumière. La canopée de cette dernière est plus dense, causant de l'ombre, et son système racinaire plus large épuise les ressources en eau. Enfin, Acacia nilotica tolère beaucoup mieux les incendies. Ses graines sont enveloppées d'un manteau résistant à des températures très élevées. Leur germination peut même être augmentée après scarification par le feu. Ainsi, suite à un incendie, beaucoup plus de plantules d'acacia se mettent à pousser pour reprendre possession de l'espace.
Les incendies favorisent donc l'expansion d'Acacia nilotica. Toutefois, la plupart de ces incendies ne sont pas naturels. En Indonésie, il est commun de défricher par le feu sans vraiment se soucier de la manière dont cela peut modifier la structure des écosystèmes. Malheureusement, les incendies répétés tendent à favoriser des espèces beaucoup plus pauvres et éloignées de la véritable nature de ces régions. Plusieurs initiatives de contrôle de l'Acacia nilotica ont été mises en place mais avec un succès et un suivi mitigés. Les méthodes utilisées comprennent l'enrôlement de la population locale afin de couper les arbres et l'introduction du papillon de nuit Chiasmia assimilis dont les larves foragent les jeunes pousses d'acacia.
La faune de la région
La région de Bukit Baluran compte plusieurs espèces emblématiques dont un bovidé, le banteng (Bos javanicus), qui a pratiquement disparu du reste de l'île. Malheureusement, ce bovidé en danger d'extinction se trouve en compétition pour l'eau et les herbages avec le buffle d'eau domestique (Bubalus bubalis). Ce dernier prend de plus en plus d'espce, repoussant les autres herbivores dans des endroits aux ressources toujours plus limitées. Le léopard de Java (Panthera pardus melas) bien qu'en danger critique d'extinction occupe la place du prédateur apex. La région comportait aussi une population de tigres de Java. Toutefois, le dernier individu fut aperçu en 1970. Cette espèce est aujourd'hui éteinte. Le cerf de Java (Rusa timorensis) peut être aperçu sur les herbages ou en lisière de la forêt. Cet herbivore participe, avec le banteng, à structurer et maintenir la zone de savane. Il est aussi l'une des proies les plus recherchées du léopard de Java. Il resterait également quelques meutes de dholes (Cuon alpinus), une espèce de canidé sauvage, qui sillonnent le parc.
Le paon vert de Java (Pavo muticus muticus) est une espèce endémique mais aussi en danger d'extinction. Historiquement, il était largement répandu sur l'ensemble de l'île de Java. Toutefois, suite à la destruction de son habitat et au commerce illégal, sa présence s'est maintenant réduite à quelques régions privilégiées comme la savane qui entoure Baluran ou la plage. Le paon de Java est omnivore, consommant une variété de fruits, de plantes, d'insectes, de crapauds et de petits serpents. Il trouve ses ressources dans les espaces dégagés de la savane et la zone de transition avec la forêt. Il peut voler sur quelques mètres seulement, ce qui reste suffisant pour trouver un refuge sur une branche durant la nuit. Ses principaux prédateurs sont le léopard (Panthera pardus melas), les meutes de dholes (Cuon alpinus) et les civettes (Paradoxurus hermaphroditus). Le paon de Java peut échapper à ses prédateurs en se réfugiant dans des arbustes. Toutefois, il reste vulnérable lorsqu'il s'abreuve, se pose sur une branche trop basse ou que sa vue est obstruée par son plumage. Les forêts et les mangroves de la région comptent encore plusieurs espèces calaos comme le calao rhinocéros (Buceros rhinoceros silvestris), le calao festonné (Rhyticeros undulatus) et le calao bicorne (Buceros bicornis). Le calao à casque rond (Rhinoplax vigil), en danger d'extinction, y a également été répertorié. Quelques espèces de rapaces occupent aussi le parc dont l'aigle huppé variable (Nisaetus cirrhatus).
Le macaque à longue queue (Macaca fascicularis) s'est parfaitement adapté à tous les écosystèmes présents dans le parc national. On peut le retrouver dans la zone de savanes, les forêts et les mangroves. Il lui arrive de former des associations de cris, pour avertir d'un danger, avec le langur de Java (Trachypithecus auratus), un autre primate présent dans la région. Il contribue pleinement à la dynamique des écosystèmes de ce parc, notamment en dispersant les graines des fruits. Il participe aussi à une forme de sélection des cultivars de jujubier (Ziziphus mauritiana) en choisissant de consommer les fruits qui ont une teneur en sucre plus élevée, une pulpe plus tendre, une odeur plus forte et une taille plus large. Le parc ne compte pas d'autres espèces de primates en dehors du macaque à longue queue, du langur de Java et éventuellement du loris de Java (Nycticebus javanicus). Ce nombre limité d'espèces s'explique par le fait que les primates présents à Java sont plutôt adaptés à un milieu de forêts tropicales humides.