Le Tibet


Des villages et des plateaux

Les chemins qui sillonnent la région de Ü et Tsang serpentent à travers des vallées escarpées, remontent des cols d'altitude, cheminent sur des hauts plateaux aux senteurs d'absinthe, longent des lacs méditatifs et côtoient des rivières chantantes. Ils s'ouvrent comme un livre sur la société rurale tibétaine et sur la nature sauvage de cette région. Ils traversent des villages de pisé aux enfants agités, ils côtoient des champs d'orge dorés caressés par le vent et ils passent à proximité de tentes noires de nomades, protégées par les aboiements d'un chien.

Village tibétain le long de la rivière Kyichu en aval de Lhassa.
Ramassage de la paille après avoir séparé le grain.
Campement nomade isolé au fond d'une vaste vallée dans la région de Karo-la.
Campement nomade dans les régions est du Tibet. Photo prise en 1991.

Dans les vallées, les agriculteurs fauchent, tandis qu'au village on bat l'orge au fléau avant de séparer le grain de la balle en sifflant pour attirer le vent. Sur les plateaux, près des campements nomades, les hommes tissent la laine de yak tandis que les femmes fabriquent des cordes ou barattent le beurre dans de longs tubes de bois cerclés de cuivre. Le soir, les yaks sont rassemblés pour être traits, le foyer est rallumé pour faire bouillir la soupe traditionnelle, et l'on discute en fumant la pipe, en buvant du chang d'orge fermenté ou du thé au beurre salé.

Les Tibétains ne furent pas seulement les grands bâtisseurs d'une architecture étonnante et d'une philosophie profonde, mais aussi d'une société unique qui marie les monastères avec les villages des vallées et les campements des hauts plateaux. Cette société s'est structurée d'une manière cohérente, embrassant les plaines de l'Amdo au nord, les montagnes du Kham à l'est, l'Himalaya au sud et les hauts plateaux du Ngari à l'ouest. Son influence culturelle s'étend bien au-delà des limites du Tibet actuel : on la retrouve au Ladakh à l'ouest, au Népal, au Sikkim, ainsi que dans bien d'autres régions. Elle repose sur des échanges économiques entre agriculteurs d'orge et éleveurs de yaks, et sur des liens de parenté unissant villageois, semi-nomades et nomades. La différence socio-économique qui semble éloigner villageois et nomades n'est en fait que complémentarité, et assure la survie de l'ensemble.

Ces communautés entretiennent aussi un lien étroit avec les monastères bouddhistes, quelle que soit leur école. Avant la Révolution culturelle, les plus jeunes enfants y étaient placés pour étudier les soutras et apprendre les pratiques. Leur rôle était de faire vivre ce savoir en assimilant ses règles, en interprétant ses textes et en débattant ses idées. Ce lien avec les monastères, sachant que les moines ne fondaient pas de famille, permettait de réguler la population tibétaine dans une région austère et d'éviter un épuisement des ressources.