Le voyage
À l'époque de ce voyage, le Tibet était encore fermé à la plupart des visiteurs étrangers, gardant tout son mystère sur une culture si riche accrochée à une nature des plus inhospitalières de la planète. Les aventuriers en partance depuis Golmud devaient soit profiter d'un moment d'ouverture, soit y arriver par leurs propres moyens, en contournant les obstacles. Il était ensuite tout à fait autorisé d'y rester en toute liberté, de loger dans un des hôtels tibétains de Lhassa, de circuler en ville et de s'aventurer dans les régions de Ü et Tsang. La contrainte devenait alors l'absence de moyens de transport publics et la rareté des camions. C'est ainsi que j'optai pour l'indépendance d'un vélo que j'achetai sur un marché de Lhassa et revendi dans une boutique de Lahore quelques mois plus tard.
La première expédition à vélo, pour tester le matériel, fut en direction du monastère de Tsourphou, à 70 km de Lhassa. Cette excursion me conduisit au cœur de la plus grande controverse de cette nouvelle ère du bouddhisme tibétain. L'un des prétendants à la dix-septième réincarnation du Karmapa venait d'être découvert en la personne d'un enfant de 7 ans, descendant d'une famille nomade du Kham, et conduit dans ce monastère sous les regards attentifs de grands maîtres du Sikkim et d'espions du pouvoir central. La controverse tournait autour de la crédibilité de cette réincarnation, car une autre avait également été retrouvée au Sikkim. La tradition voulait que le nouveau Karmapa soit attesté et reconnu par un collège de cinq rimpochés attachés au monastère de Rumtek, au Sikkim. Mais celui-ci se trouvait divisé quant au choix de la nouvelle incarnation. Deux enfants, deux camps, un désaccord. Le fait que l'un d'eux se trouvât au Tibet sous occupation chinoise n'était pas pour simplifier les choses. À Tsourphou, je pus rencontrer plusieurs des personnages impliqués dans cette affaire, dont un rimpoché du Sikkim, les parents du jeune moine, qui avaient planté leur tente dans la vallée, et des villageois chargés de la reconstruction du monastère.
Après cette première expédition, je pris la route pour Gyantsé en passant par le lac Yamdrok Tso, ou lac du Scorpion, aux eaux gardiennes de la foi tibétaine. Cette équipée de quelques jours sur une route qui ressemblait davantage à un sentier me permit d'affronter la réalité de cette terre sauvage, de l'altitude des cols, de la puissance des orages et des rencontres toujours très atypiques avec des personnages qui semblaient sortis d'un autre monde. Depuis Gyantsé, j'empruntai la route principale qui relie Shigatsé. Puis, après quelques jours de repos, je repris mon vélo pour atteindre la frontière népalaise en franchissant cols d'altitude, plateaux herbeux et vallées aux villages espacés.
Lors de cette traversée du Tibet central, je fis également quelques détours pour visiter le monastère de Sakya, l'ancien chef-lieu de l'ordre des Bonnets rouges, et une source d'eau thermale. J'entrepris aussi un trekking depuis Tingri jusqu'au camp de base de l'Everest, puis un autres depuis Nyalam jusqu'au Shishapangma, qui culmine lui aussi à plus de 8000 m d'altitude.
Nyalam est une petite ville coincée dans une vallée étroite de l'Himalaya. De là, la route ne fait plus que descendre en direction du Népal ; finis les cols à plus de 5000 m, les steppes aux senteurs de plantes aromatiques sèches, les déserts de pierres nues balayés par les vents et les montagnes glacées. C'est la descente vers un climat beaucoup plus humide, où la nature s'éveille dans une luxuriance toujours plus épaisse, accompagnée d'une société toujours plus animée à mesure que l'on s'approche de Katmandou.