Le Tibet


La ville des dieux

Lhassa, la ville des dieux, méritait certainement son nom tant sa création et son développement furent intimement liés au bouddhisme. Ce fut sur le lieu-dit de l'«enclos aux chèvres», ou Rasa, dans la vallée du Kyichu, un affluent du Brahmapoutre, que se matérialisa une version tibétaine de la pensée bouddhique en plusieurs monastères imposants. Ces institutions, telles que celles de Ganden, de Sera ou de Drepung, étaient à leur apogée peuplées de plusieurs milliers de moines. Leur présence a su rendre cette pensée vivante et l'enrichir à travers d'imposantes bibliothèques. Au fil des siècles, Lhassa est devenue le phare de la culture tibétaine, qui s'est structurée autour du palais du Potala, du temple du Jokhang, et de ses nombreux monastères. Chaque année, cette ville attire toujours des milliers de pèlerins psalmodiant leurs mantras, agitant des moulins à prière, venant défiler et se prosterner sous les fumées de genévrier le long du Lingkhor, cercle sacré qui chemine autour de la ville.

Temple de Jokhang animé de nombreux pélerins. Année 1992.
Le grand thanka du monastère de Séra. Il est déroulé annuelement en août, lors de la cérémonie du Shoton, qui marque la fin de la retraite estivale des moines gelugpas.
Rue passante au coeur de Lhassa.
Dévôt bouddhiste actionnant une série de moulins à prière fixe. Ces cylindres sont remplis de mantras caligraphiés.

La ville de Lhassa fut fondée au VIIᵉ siècle par Songtsen Gampo le roi du Tibet. Il déplaça sa capitale de la vallée de Yarlung, berceau de sa dynastie, vers le pâturage de Rasa. Cette démarche visait à établir un centre de commandement plus accessible et stratégique afin de gérer son empire en pleine expansion et d'unifier les différents peuples qui le composaient.

La croissance de cette ville est indissociable du bouddhisme. Influencé par ses épouses, la princesse népalaise Bhrikuti et la princesse chinoise Wencheng, le roi fit venir des savants et construire les temple du Jokhang et de Ramoché. Sa conversion aux quatre nobles vérités du dharma lui permit sans doute de créer des liens diplomatiques avec les États voisins. Songtsen Gampo fit également édifier, sur la colline de Marpori, le premier bâtiment du palais du Potala, qui lui servit de centre administratif.

Après la chute de l'Empire tibétain, le pouvoir politique se fragmenta. La principale autorité des régions centrales évolua autour des seigneurs de Tsang et de l'école Kagyu-pa. Toutefois, grâce à l'intervention militaire des Mongols Khoshut en 1642, le cinquième Dalaï Lama, Ngawang Lobsang Gyatso, réunifia le Tibet et rétablit Lhassa comme capitale. Il entreprit la construction du palais du Potala et agrandit les trois grands monastères gelugpa de Ganden, Drepung et Sera. L'origine de ces imposants monastères remonte au XVᵉ siècle. La construction de Ganden fut initiée par Tsongkhapa, le grand réformateur du bouddhisme tibétain et fondateur de l'ordre gelug-pa. Sera et Drepung furent fondés par deux de ses disciples.

Lhassa fut longtemps interdite aux étrangers. Les autorités de la ville voyaient son ouverture comme néfaste pour la survie de la culture tibétaine. Toutefois, ses portes furent enfoncées en 1951 par l'armée chinoise. Alors, la ville des dieux tomba en enfer, avec la destruction systématique de ses monastères, l'assassinat arbitraire de moines et d'opposants politiques, et l'oppression de la population. À mesure que les monastères disparaissaient, des camps militaires et des postes de police voyaient le jour, encerclant la ville dans un étau toujours plus étouffant. Malgré ce périle, la pensée tibétaine, ainsi que la foi du peuple tibétain dans sa spiritualité et sa culture, restent entières comme en témoignent les photos prises lors de mes séjours à Lhassa entre 1992 et 1994.